jeudi 15 décembre 2016

LA CRUCHE CASSÉE - LANGUE DES OISEAUX


Je sauvegarde cet article pour illustrer mes articles sur la langue des oiseaux. Je n'approuve pas cette pièce de théâtre blasphématoire en langage symbolique. Adam symbolise Jésus. Voici l'article :



« La Cruche cassée », d’Heinrich von Kleist (critique), Théâtre 13 à Paris


Une « Cruche » à tout casser

Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups.com

Le concours des jeunes metteurs en scène se poursuit au Théâtre 13 avec Thomas Bouvet qui réinvente « la Cruche cassée » de Heinrich von Kleist. Jouant à l’unisson la carte du cauchemar burlesque, sa troupe Def Maira fait de ce classique un petit bijou d’humour noir et de visions baroques. Une sorte de féerie gothique qu’on suit, ravi, de bout en bout.
Le juge Adam s’est introduit de nuit dans la chambre de la jeune Ève. Surpris par le fiancé de celle-ci, il casse une cruche en s’enfuyant par la fenêtre. Le lendemain, la mère de la jeune fille vient sans le savoir porter plainte devant le coupable. Adam est ainsi obligé d’instruire son propre procès. Or, ce jour-là justement, un révizor (Walter) est venu de la ville pour l’inspecter. La pièce montre les efforts désespérés du juge pour détourner de lui les soupçons.
Soucieux d’écrire une comédie, Kleist a accumulé les pièces à conviction qui prouvent la culpabilité de son « juge indigne ». Ainsi, celui-ci porte sur le visage les traces des coups qu’il a reçus au cours de sa piteuse expédition : griffure de la jeune fille, plaie causée sur son crâne rasé par la poignée de porte dont le fiancé s’est servi pour le frapper à l’aveuglette. Comble d’infortune, notre affreux jojo a également perdu sa perruque dans la bataille. Pas moyen donc de masquer ces indices qu’il arbore au procès, telle une confession ambulante. Pour ne rien arranger, c’est l’hiver et il a neigé. Or Adam a un pied bot, qui fait qu’on le suit à la trace.
Cette accumulation presque invraisemblable de preuves formelles de son forfait apparente ce personnage à ceux de Molière, dont Kleist adapta l’Amphytrion, autre pièce sur la dualité et l’abus de pouvoir. Elle fut aussi longtemps utilisée pour « brechtianiser » le propos de la pièce. Adam y devenait une sorte de Maître Puntila de la libido scandaleusement inattaquable. Thomas Bouvet ne néglige pas cet aspect politique de l’œuvre, mais l’enrichit. En se plaçant résolument sur le terrain fertile du rêve, il y ajoute une touche de psychanalyse et de métaphysique qui font de cette Cruche cassée le procès imaginaire de tout homme de pouvoir et, du coup, un grand spectacle.
Très logiquement, tout démarre par un épouvantable cri poussé dans le noir. « Non ! », hurle une jeune fille. Protestation suivie du fracas de quelque chose qu’on brise. Pour enfoncer le clou, Damien Houssier (Adam) croque dans une pomme. Nous voilà prévenus : Adam sera certes un « grand seigneur méchant homme », mais aussi chacun de nous. Son jeune et fabuleux interprète s’est fait la tête du Gollum du Seigneur des anneaux. Dans un étrange rituel au ralenti, ce vieillard-enfant s’entretient avec sa conscience : son greffier Licht (la lumière !) et sa servante flottant dans l’air, tout de bleu vêtue. Autour de lui s’affairent quatre pénitents, qui vont se révéler être les plaignants. Fertile, disais-je.
La marque de sa faute lui est imprimée sur le visage d’un seul geste par du maquillage. Les comédiens jouent torse nu, ce qui choque au début, puis se révèle là encore magistral. Des corps juste peints dans les couleurs symboliques de leurs rôles au sens large. Ces damnés-là sortent de l’âme torturée d’un pécheur qui s’érige en juge. Quoi de plus naturel que ce dernier voie en sa servante une allégorie de la vérité avec un grand V ? Lætitia Vercken incarne d’ailleurs avec le même talent ses diverses apparences, devenant tout naturellement Dame Brigitte, la redoutable Érinye du village.
La jeune fille Ève (Shady Nafar) apparaît à notre « maudit » sous la forme d’une diablesse écarlate parée de ses seuls cheveux. « Assez longs, comme le lui crie sa mère, l’inénarrable Dame Marthe, pour qu’elle puisse se pendre avec ! ». Noémie Laszlo (Dame Marthe) fait un tabac dans ce rôle de matrone trop aveuglée par l’effet pour comprendre la cause. Ce qui n’est pas le cas du public. Des rires fusent dans la salle lorsque, au milieu de son interminable description de la regrettée cruche, Adam, juge et partie, lâche cette énormité : « Au fait, Dame Marthe ! Ce qui nous préoccupe, c’est le trou. Pas les provinces (de la Hollande) ! ».
Une formidable relecture également bien servie par les costumes de Christine Bouvet et de Vinciane Goullon. Avec trois tulles et deux chiffons, ces deux dames ont fait des merveilles. Éclairés machiavéliquement par Laurent Benard, leurs créations deviennent fées, torches, fantômes. Du grand art. Immense plaisir aussi à voir les duels Ève-Ruprecht (Shady Nafar-Clovis Fouin) et Adam-Walter (Damien Houssier-Gilian Petrovski). Les premiers nous rappellent que Kleist, qui connaît ses classiques, réutilise sans vergogne le quiproquo de Beaucoup de bruit pour rien pour offrir à son héroïne une vraie situation dramatique, assortie d’une tirade vengeresse sur la confiance, clé de l’amour. Son Ève, joliment défendue par Shady Nafar, éclipse alors sans peine la Hero un peu nouille du grand Shakespeare.
Quant au métaphorique pugilat auquel se livrent l’ordre et le chaos, sous les formes du Conseiller Walter et du Juge Adam, il est ici excellemment joué, que dis-je : vécu, subi, habité par Gilian Petrovski et Damien Houssier. Ils nous régalent littéralement de leurs jubilatoires et incessantes trouvailles. Cynisme, désespoir, mauvaise foi, férocité, roublardise, tout y est. Avec ces deux démons, on est, disons-le, aux anges ! Comme on comprend que Goethe, pape pédant (en est-il d’autres ?) du romantisme allemand ait tout fait pour étouffer dans l’œuf un pareil rival ! Kleist, qui en est mort, est ici suprêmement vengé. 
Olivier Pansieri

La Cruche cassée, de Heinrich von Kleist
Compagnie Def Maira
Traduction : Ruth Orthmann, Éloi Recoing
Mise en scène : Thomas Bouvet
Avec : Thomas Bouvet, Clovis Fouin, Damien Houssier, Maxime Kerzanet, Noémie Laszlo, Shady Nafar, Gilian Petrovski, Lætitia Vercken
Costumes : Christine Bouvet et Vinciane Goullon
Lumières : Laurent Benard et Thomas Bouvet
Création sonore : Pierre Routin
Scénographie : Perrine Leclerc-Bailly
Production Compagnie Def Maria, avec l’aide du Théâtre de la Tempête et du Théâtre du Chaudron